Robert Ebguy, sociologue : « Nous recherchons une société de consolation »


Téléphones portables, nounours en guimauve, rollers… Serions-nous en mal d’enfance ? Ce phénomène de régression est plutôt réconfortant, analyse le sociologue Robert Ebguy. En nous reconnectant à nos émotions, il assure notre survie dans un quotidien déshumanisé.

Sociologue, directeur de recherches au Centre de communication avancée, Robert Ebguy analyse les grandes tendances comportementales de notre époque. Il est l’auteur, avec Bernard Cathelat, de “Styles de pub” (Editions d’Organisation, 1988) et vient de publier “La France en culottes courtes (JC Lattès).
Chaque vendredi soir, des milliers de Parisiens de 7 à 77 ans enfilent leurs rollers pour sillonner ensemble les rues de la capitale. Des cadres se rendent au bureau en trottinette, leurs épouses empruntent les maillots Petit Bateau de leurs filles. Les réfrigérateurs se remplissent de yaourts « doux » conformes aux goûts de l’enfance et d’eaux minérales en forme de biberon. Entre amis, on s’offre des peluches et on déguste des nounours en chocolat, des crocodiles en gélatine, des fraises en sucre.

En langage psy : c’est la régression généralisée, dans les comportements, la mode, l’alimentation, et, ne serait-ce que de façon très minime, nous sommes tous concernés. Robert Ebguy, sociologue, propose dans “La France en culottes courtes”, une analyse aussi inattendue que réconfortante : cette régression, loin de représenter un péril pour notre équilibre psychique, serait une étape vers une vie authentiquement créative et autonome.

Psychologies : Que cherchons-nous à travers ce retour à la douceur de l’enfance ?
Robert Ebguy : C’est un baume contre l’inhumanité du quotidien, pour survivre, dans une réalité jugée trop dure et frustrante. Ce que l’on cherche aujourd’hui, c’est une société de consolation. Il serait vain de n’y voir qu’un refus de mûrir ou le fantasme d’une éternelle jeunesse. Prenons l’exemple de la grande cohorte des patineurs du vendredi soir : ils recréent une sorte d’énorme corps maternel où ils fusionnent, toutes générations confondues. Ils renouent ainsi avec les autres un contact rassurant, presque animal, qui permet à leurs émotions de s’exprimer.

Les émotions sont une armure contre la culture du vide, l’indifférence, l’agression. Or, s’il existe actuellement un discours qui nous invite à les laisser parler, il s’agit surtout d’un effet de mode, coupé de la réalité. Ce n’est pas l’expression de notre vraie émotion qui est encouragée, mais sa mise en scène sporadique, ponctuelle. Comme à travers le spectacle du Loft, les séries télés qui font pleurer ou les grandes compétitions sportives. Ou encore, après les attentats du 11 septembre. Mais essayez d’exprimer vos véritables émotions au bureau, en public, en famille ! Vous vous rendrez immédiatement compte qu’il est préférable de vous taire et de jouer le jeu que l’on attend de vous.

Pourquoi ranger le téléphone portable parmi les objets de régression ?
Au départ, c’est un outil fonctionnel destiné à émettre et recevoir des appels. Mais, rapidement, il a été transformé en « objet transitionnel », un concept inventé par le psychanalyste Donald W. Winnicott pour désigner un objet faisant lien entre l’enfant et sa mère, le moi et le monde extérieur – doudou, couverture fétiche, mouchoir imprégné de l’odeur maternelle.

Les trois quarts du temps, son usage est purement émotionnel et affectif : « T’es où ? Qu’est-ce que tu fais ? » Deux petites phrases dont le seul but est de nous rassurer sur l’existence de l’autre en son absence. A l’instar des rollers, le portable sert à dénier la séparation et à rester relié en permanence, comme le nourrisson avec sa maman.

Nous rêvons de fusion. Pourtant, nous sommes de moins en moins solidaires. En cas d’agression en pleine rue, les passants s’empressent de regarder ailleurs !
Prisonniers de cette jungle qu’est le monde actuel, nous sommes trop occupés à assurer notre survie pour être solidaires. Ce qui l’emporte, c’est le sentiment d’être vulnérable, l’urgence d’avoir moins peur. Par conséquent, je me réfugie dans un cocon douillet, avec mes doudous, dont je sors pour retrouver les autres quand je veux. Ou, si je suis plus parano, je m’enferme dans un bunker qui me coupe de l’extérieur.

Vous présentez ce mouvement régressif vers les goûts de l’enfance comme un mécanisme de protection contre un réel contraignant. Mais, simultanément, ne nous fragilise-t-il pas ?
Selon Winnicott, régresser c’est aller chercher dans la liberté créatrice de l’enfance des armes pour mieux se battre. L’objectif de ce retour en arrière est d’affronter le présent. Par conséquent, il ne fragilise pas. Il se pourrait d’ailleurs que les jeux de l’enfance soient un antidépresseur, un stimulateur naturel du psychisme.

• Dans un premier temps, je cherche un abri auprès de mes doudous, de ma purée, qui me rappellent le sein maternel.

• Dans un second, j’invente une vie qui va avec : je transforme mon portable en instrument de lien avec l’autre, je m’offre une petite voiture, toute ronde et rassurante, je fréquente les bars à soupe…

Je ne prétends pas que la régression soit, en elle-même, la solution à nos problèmes d’insécurité intérieure. Je la vois comme une stratégie, un processus d’apprentissage de nouvelles règles du « je » et du jeu face au mondialisme, pour se préparer à ce qui vient et s’adapter progressivement à la modernité.

Les psychanalystes freudiens sont généralement très critiques vis-à-vis des phénomènes régressifs. Vous n’êtes pas de leur avis ?
C’est vrai qu’elle comporte aussi des écueils. La tentation du cynisme, de la distanciation totale, le « je ne m’intéresse qu’à moi » des « adulescents », cette génération de 18-30 ans qui refuse de grandir, ou bien le repli dépressif où l’on ne s’intéresse même plus à soi. Les psychanalystes freudiens se limitent à une définition de la régression comme retour à un fonctionnement archaïque, marqué par la dépendance, la passivité. Ce qui m’intéresse, c’est la régression créatrice, ludique, étudiée par Winnicott qui, ni signe de détresse ni invalidante, permet de revenir à ses vrais désirs et à ses émotions.

Mais si je lâche mon nounours, ne vais-je pas aussitôt recommencer à m’angoisser ?
Non, parce que nous ne sommes pas dans la même situation que le bébé, incapable de survivre sans sa mère et les objets qui le relient à elle. Le chemin vers l’autonomie, nous l’avons déjà accompli. Notre psychisme en conserve les traces, que nous allons utiliser pour accéder à une autonomie encore plus satisfaisante. C’est, en tout cas, ce que j’espère !

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« Allô, allô, Maman, console-moi, j’ai du gros bobo », gémissent nos concitoyens – et nous avec. Nous voulons des câlins, des doudous, de la douceur, des émotions. Les uns rêvent de l’éternelle jeunesse et se font lifter, les autres se gavent de chocolat sur leur canapé en se repassant les vidéos de leurs dessins animés favoris. Un essai pour mieux comprendre ce qui se passe dans nos têtes.

“La France en culottes courtes” de Robert Ebguy, JC Lattès.

Coloriage 🎨 5 avril 2026 – hospitalisation (problème Bénin) quelques jours

Ce coloriage fait retomber en enfance ! Et c est aussi pour les adultes, finalement.

Ça apaise

Ça occupe

Le pré-contentieux, comment s’armer face aux personnes toxiques : école, famille, travail.Par Tristan Berger, Avocat et Christel Petitcollin.

Ici

Dont le tableau à la fin de l article :

Le Code du travail impose à l’employeur de prévenir les risques psychosociaux (article L4121-1 du Code du travail). Le manquement à cette obligation engage sa responsabilité. Les fonctionnaires ont droit à la protection fonctionnelle. Les élèves ont également des droits similaires, les directeurs d’écoles engageant également leur responsabilité en cas d’insécurité physique ou psychique (article R411-11-1 du Code de l’éducation).

Se faire accompagner est souvent nécessaire, parfois vital : avocat, médecin du travail, professionnels de santé et thérapeutes, assistants sociaux, proches, etc. Ne restez pas seul. Si besoin, alertez aussi le Défenseur des droits ou une association d’aide aux victimes.

Christel Petitcollin :

Il y a souvent beaucoup de déni et de minimisation de la part de ceux qui devraient recadrer le harceleur. Mais il faut dire aussi que les agissements des manipulateurs sont tellement sournois qu’ils sont difficiles à détecter. De l’extérieur, on ne voit pas grand-chose. La diffamation peut être très insidieuse. Par exemple, avec un air gêné et compatissant, le manipulateur vous confie :

« Ma femme n’a pas de patience avec les enfants, elle crie tout le temps et les tape souvent, mais ce n’est pas de sa faute : à cause de son enfance difficile, elle boit un peu trop ».

Évidemment, rien de tout cela n’est vrai.

Idem en entreprise : dans le couloir, votre collègue susurre au patron :

« Je sors du bureau de Nadine. La pauvre, elle ne s’en sort pas avec le dossier Dupont & co. Pourtant, elle devrait être reposée, elle rentre de vacances. Elle ne doit pas avoir l’envergure suffisante pour ce genre d’affaires. Si vous voulez, moi qui ai plus d’expérience, je peux m’en charger… ».

Comment dans ces cas insidieux repérer la diffamation ?

Pendant plusieurs années, j’ai formé des chefs d’entreprise à détecter les climats de harcèlement dans leur entreprise. La plupart du temps, ils n’avaient pas repéré la manipulation avant notre journée de formation. Ils croyaient avoir affaire à une personne colérique, à quelqu’un de maladroit ou à une personne ayant de grosses difficultés personnelles. Ils n’avaient pas compris que cette personne était à l’origine d’un énorme turn-over, d’arrêts maladie, de démotivation, d’une ambiance délétère et pire d’erreurs, de vols, d’accidents et de sabotages. Parfois même, c’est eux qui étaient la victime de leur employé(e).

Dans les PME, la peur d’un contentieux prud’homal dissuade souvent les employeurs d’agir, d’autant que les manipulateurs savent instrumentaliser les failles procédurales. Beaucoup de dirigeants redoutent ce type de profil, difficile à sanctionner sans éléments solides.

Je confirme qu’une victime ne peut pas s’en sortir aisément sans un accompagnement par des professionnels, mais uniquement par ceux qui comprennent et savent qui sont les manipulateurs.

Conclusions.
Tristan Berger :

Le pré-contentieux, loin d’être un entre-deux flou, est déjà un espace de défense. Agir tôt, calmement, juridiquement, c’est poser les premières pierres d’une reconstruction. Il est normal de ressentir de la peur ou de l’incertitude à l’idée d’agir, mais il est essentiel de comprendre que l’inaction ne fait qu’alimenter la spirale de la toxicité et prolonger la souffrance. Agir tôt, même sans certitude absolue, c’est déjà commencer à reprendre le contrôle.

La toxicité ne s’enferme pas dans les murs d’un couple ou les grilles d’une entreprise : elle se déploie à l’école, dans les familles, dans les associations, dans les casernes, les cabinets d’avocats, les lieux de culte, les cercles militants… Partout où un rapport de domination peut s’installer sous couvert de lien, d’engagement ou d’amour.

Dans tous les cas, le processus est le même :

Comprendre l’emprise : reconnaître les mécanismes de contrôle, d’isolement, de culpabilisation.
Documenter les faits : journal, messages, mails, témoignages, certificats médicaux, photographies, enregistrements, vidéos, etc. Constituer un faisceau d’indices.
Agir, par écrit : formaliser les situations par mail, puis adresser un signalement formel à toutes les autorités compétentes : responsable hiérarchique, chef d’établissement, bâtonnier, directeur de structure, procureur de la République (notamment pour les infractions comme le harcèlement, les discriminations, ou les abus de pouvoir).
L’importance de ne pas minimiser les signaux faibles et de faire usage du droit comme outil de protection : Il importe de ne pas minimiser ce que l’on subit. Le fait de se sentir vidé, confus, en perte de repères, est déjà un indicateur de violence psychologique. En pré-contentieux, on n’a pas besoin de preuves irréfutables pour agir, mais de signaux concordants et cohérents.

Le droit ne cherche pas la vengeance, il cherche la vérité. Et rétablir la vérité, c’est permettre à chacun d’assumer ses paroles, ses actes, et leurs conséquences. Les personnes toxiques, elles, s’évertuent précisément à fuir toute forme de responsabilité. Mais nous vivons dans une société d’adultes : rappeler chacun à ses devoirs, c’est aussi un acte civique.

Le droit est un outil. Il est là pour poser un cadre, rétablir une parole, protéger une dignité. Oser s’en servir dès les premiers signes d’alerte n’est ni « démesuré », ni « procédurier », c’est un droit, une liberté, une nécessité.

Christel Petitcollin :

Je ne compte plus les victimes qui m’ont dit : « J’allais y laisser ma peau » et « Votre livre m’a sauvé la vie ».

Mes livres agissent comme l’image sur la boite du puzzle. Bien sûr, les victimes ont toutes les pièces dans les mains, et depuis longtemps, mais faute de savoir à quoi elles correspondent, elles les tournent dans tous les sens en croyant devenir folles. Une fois qu’elles disposent des explications, tout s’éclaire. C’est un immense soulagement.

Ce qui me frustre depuis trente ans, c’est que le profil du manipulateur est sinistrement standard. Pourquoi passons-nous notre temps à tomber des nues devant leurs agissements ?

Ce qui m’amuse : mes lecteurs m’écrivent : « J’avais commencé à stabiloter votre livre. J’ai arrêté : il devenait fluo. Ma parole, vous connaissez mon manipulateur ! » Une de mes lectrices m’a même écrit : « Vous ne me la ferez pas : vous êtes l’ex de mon mari ! »

Je rêve du jour où plus personne ne sera dupe devant ces sinistres personnages.

Par Tristan Berger, Avocat et Christel Petitcollin.
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